Yatma Diop »Le rôle d’un Directeur technique national n’est pas de s’assoir sur un banc de touche »

Avec lucidité et profondeur, Yatma Diop, un nom qui sonne football, emprunte le chemin de traverse du mondial Russie 2018. Le management des Lions du Sénégal, l’omniprésence du Directeur technique national, l’absence d’un meneur de jeu passent à la loupe de l’international sénégalais

Nous venons de sortir de la coupe du monde quelle appréciation faites-vous de l’évolution du football mondial ?

Le football contemporain est en train de vivre une sorte de standardisation puisqu’aujourd’hui dans ce domaine personne ne domine personne. Il n y a plus de petite ou grande nation de football, il y a une sorte de nivellement des valeurs. Nos garçons qui évoluent dans les mêmes championnats que les joueurs d’autres continents sont d’égale valeur avec ceux-là, en plus, ils jouent dans les plus grands clubs du monde. C’est valable pour tous les autres pays africains. Ce nivellement des valeurs est médian. Regardez la finale de la coupe du monde, au départ personne ne s’attendait à une affiche France Croatie. Le Sénégal lors de ses matches amicaux a joué la Croatie chez elle, tout le monde a vu le comportement des lions. Les croates n’ont pas montré une très grande supériorité face aux lions. La Croatie s’est retrouvée en finale et le Sénégal a été éliminé dès le premier tour. C’est pour dire que notre équipe nationale a le même niveau que le finaliste de la coupe du monde. C’est ça le vrai visage du football d’aujourd’hui qui n’est plus un jeu, comme à notre époque. Maintenant, le football est véritablement devenu un business et ce business-là n’a pas de couleur. C’est des valeurs sûres donc des talents que des investisseurs sélectionnent pour se faire plein de milliards sans distinction de race ni de couleur. Après tout dépendra du management et dans ce contexte c’est tout ce qui fait la différence. Il y a des détails à ce niveau du football qui sont extrêmement importants, il faut le préciser. Au cours d’une émission télé on m’a parlé de membres de l’encadrement du Sénégal qui sont des pigistes, j’étais surpris de l’entendre. L’équipe nationale n’est pas une équipe de quartier, elle doit être gérée de manière très professionnelle avec plusieurs types de compétences avec des fonctions complémentaires. Dans les grandes nations de football qui se respectent il y a tout un monde derrière avec un environnement de professionnels totalement dédié tandis qu’au Sénégal on est à un stade où on utilise des pigistes. C’est à la limite incompréhensible

GLOBALEMENT COMMENT JUGEZ-VOUS LA PARTICIPATION EQUIPES AFRICAINES ?

En dehors de l’aspect technique j’ai constaté qu’il y a beaucoup de difficultés liées à l’environnement de nos équipes. Je ne peux pas dire comment les équipes africaines ont été gérées et de quelle manière. Mais mon analyse est fondée à partir de ce que j’ai vu sur le terrain. On se rend compte à partir des diverses prestations qu’il y a eu des problèmes et toujours dans le management des équipes. Nos représentants pouvaient aller loin mais malheureusement elles ont toutes pris un but en fin de partie sous une forme ou une autre. Regardez le but que le Sénégal a encaissé face à la Colombie. On a senti un problème de management dans la gestion de ce match. Mais diantre pourquoi continuer à attaquer alors que nous tenions, le bon résultat, la qualification ? A notre époque dans les années 70, on pouvait se permettre de commettre ce genre d’erreurs, on jouait sans calculer, on jouait pour le plaisir. Nous étions des amateurs mais dans le football d’aujourd’hui, il est inadmissible de voir nos équipes commettre ce genre d’erreurs. La preuve toutes les équipes qui ont commis ces erreurs l’ont payé très cher. Les équipes africaines ne sont pas sorties de la compétition, parce qu’elles étaient faibles, elles avaient de bons joueurs seulement, elles ont toutes été éliminée de la même manière. Il y a véritablement des choses à revoir dans notre manière d’aborder les compétitions et de manière générale dans notre organisation
ET POURTANT LES JOUEURS AFRICAINS EVOLUENT DANS LE MEME ENVIRONNEMENT
Oui je confirme (il se répété) ils ne sont pas plus forts que nos joueurs. Prenons l’exemple du match du Sénégal face à la Colombie, le défenseur (Yerry Mina) il est connu pour avoir tout le temps marqué dans ce genre de situations, on devait le surveiller, personne ne l’a fait sur le coup le capitaine du Sénégal (Cheikhou) a essayé de sauter mais il était figé à la fin le colombien nous met un but qui nous élimine. Pendant tout le match ils n’ont cherché que les balles arrêtées, ils savaient que le point faible du Sénégal c’était à ce niveau. C’est de ces petits détails qui font la différence que je parle
UN PROBLEME DE PREPARATION PSYCHOLOGIE ET MENTALE. VOUS NE TROUVEZ PAS ?
C’est un problème de management d’ordre général. Le management c’est tout un environnement derrière à chacun son rôle. Dans le football moderne les matches se gagnent sur certains petits détails dont je faisais allusions tout à l’heure. Regardez l’équipe du Brésil, sur le papier elle a donné l’impression d’être plus forte elle n’a pas su venir à bout de la Belgique tactiquement bien préparée
LA PARTICIPATION DU SENEGAL…
Après un très bon début face à la Pologne (victoire 2-0) c’est le deuxième match contre le Japon qui a vraiment tout bouleversé. La différence entre ces deux matches là est énorme. Face au Japon on a assisté à un changement fondamental de principes de jeu, de système de jeu, et de management tactique
ET COMMENT ?
Pour notre premier match le Sénégal a évolué avec un dispositif sécuritaire et technique en 4 -4-2 qui par moments a évolué en 4 -5- 1. Cela a permis de contrôler totalement le match. Et l’avant-centre de la Pologne (Lowandowski) qui fait partie des meilleurs au monde a été complément muselé et étouffé par le dispositif. Ce dispositif a montré que le Sénégal possédait à partir de cette option une équipe qui de l’avis de tout le monde pouvait aller très loin dans la compétition. Pour le deuxième match l’adversaire était totalement diffèrent. L’équipe du Japon est composée de joueurs avec de petits gabarits vifs et percutants. Et contre toute attente le dispositif tactique qui a étouffé et battu la Pologne a été complément modifié. Personnellement, je me suis posé des questions, et jusqu’à présent d’ailleurs, je ne comprends toujours pas comment on a pu commettre ce genre d’erreurs. Si le Staff avait expliqué les raisons de ce changement, j’aurai pu avoir une autre grille d’analyse ; il y a eu un changement fondamental car on est passé d’un dispositif qui nous a valu d’énormes satisfactions à un 4-4-3 avec un nouvel élément qui est apparu.

LEQUEL ?
La titularisation de Pape Alioune Ndiaye.
COMMENT LA TITULARISATION DE PAPE ALIOUNE A T’-ELLE PU AVOIR DES CONSEQUENCES SUR LE JEU ? EXPLIQUEZ NOUS UN PEU

Pape Alioune Ndiaye était supposé être le meneur de jeu (il se répète) et avec le dispositif en 4-3-3 mis en place par le staff de l’équipe nationale, le meneur de jeu doit être très fort pour piloter en même temps Sadio Mané, Mbaye Niang, Ismaila sarr et peut être même Diao Baldé. Ce milieu de terrain technique supposé, qu’on recherchait en la personne de ce garçon devait avoir les moyens techniques pour gérer ces trois ou quatre garçons. C’était loin d’être ma conviction. En titularisant d’entrée le jeune Pape Alioune Ndiaye en lui confiant ce rôle, on a tout bouleversé, tout,tout…Si on avait fait un changement d’homme, poste par poste, tout en conservant le même style de jeu, j’aurai compris mais l’arrivée de ce garçon a fait opter pour un dispositif totalement diffèrent.Dans l’effectif du Sénégal que j’ai vu dans cette coupe du monde aucun entraineur ne peut se baser sur les éléments sélectionnés pour jouer ce type de football. Sadio Mané, Mbaye Niang, Diao Baldé sont tous très forts, mais aucun d’entre eux dans le club où ils envolent ne sont des meneurs de jeu. C’est aussi valable pour nos milieux de terrain

VOUS SEMBLEZ DIRE QU’IL Y A EU DE L’IMPROVISATION…

(Soupir, puis Rires) Je ne peux pas dire ça (il hésite un peu) je n’ose pas dire qu’il y a eu improvisation parce que je respecte quand même les techniciens qui sont là. Ils ont être eu un débat interne, peut-être qu’il y a eu un échange entre technicien, je suppose puisqu’il y avait sur place un staff, peut-être qu’ils en ont discuté de cela avant qu’Aliou Cissé ne prenne la décision finale. Je ne sais pas… Mais fondamentalement je considère qu’on avait la possibilité de nous qualifier à partir de ce match
VOUS SEMBLEZ AVOIR DES REGRETS ?
Effectivement, je considère que si le Sénégal était resté sur le même dispositif que lors du premier match,les japonais n’auraient eu aucune chance. Mais ils nous ont contrôlé et même imposé leur rythme.,Nos joueurs qui sont de grande taille n’ont presque pas touché le ballon alors que par moments, il fallait tout simplement miser sur leur gabarit. On pouvait s’en sortir, mais on a opté pour le même style que les japonais, alors que ces derniers sont habitués à jouer techniquement à cause de leur petite taille. On les a trouvé sur leur propre terrain, il était logique qu’ils contrôlent le match d’ailleurs,ils ont failli nous battre aussi et c’aurait pas été un accident parce qu’on a vu ce qu’ils ont fait après. Donc c’est ce match qui nous a pénalisé et qui nous a peut-être même empêché d’aller en finale. J’avais l’intime conviction qu’aucune équipe, mis à part le Brésil n’était supérieure techniquement au Sénégal. C’est là où j’ai un peu mal. Le changement radical d’option, de paradigmes, d’hommes était total, bon tu peux l’appeler improvisation, on peut le lire comme ça moi je ne peux pas utiliser le même mot

DES REGRETS PAR RAPPORT AUX JOUEURS QUI ONT ETE SELECTIONNES ?

Il y a le cas du joueur Santy Ngom qui pouvait être un élément important et intéressant, on a évoqué d’autres facteurs pour justifier sa non sélection. Moi je ne crois pas à cela, le talent c’est le talent et il a montré qu’il a du talent, c’est le plus important, ce garçon quand je l’ai vu jouer je me suis tout de suite dit qu’Aliou Cissé venait de trouver du pain béni.Mais…
DONC VOUS ETES D’ACCORD AVEC CEUX QUI DISENT QUE LE SENEGAL N’A PAS ENCORE DE MENEUR DE JEU

Pour moi il n’y a pas un seul joueur qui lui ressemble. On a évoqué son temps de jeu avec Nantes,et pourtant en 2002 beaucoup de joueurs n’avaient pas de temps de jeu notamment le gardien de buts. Lors des matches amicaux de préparation au Maroc quand j’ai vu ce garçon jouer, je me suis dit voilà le football sénégalais vient de trouver la perle qui lui manquait. Finalement il n’a pas été sélectionné, peut être que le coach avait estimé que Pape Alioune Ndiaye avait les mêmes qualités mais malheureusement.
Si Pape Alioune Ndiaye a des qualités de meneur de jeu personnellement avec l’équipe nationale je ne l’ai pas senti. Dans son club je ne sais pas, lors du match contre le Cap-Vert vous avez vu qu’on l’a sorti après la mi-temps moi mon problème il est là.
AUTRE CONSTAT…
Regardez contre le Japon ce sont les grandes tailles qui tiraient les balles arrêtées (rires) et ce sont les japonais qui sortaient victorieux de tous les duels franchement je ne comprenais rien à ce mélimélo général (Rires) et fondamentalement et pour moi tout s’est joué sur ce match là Si on avait imposé un impact physique sur ce match on en serait par là
DONC VOUS PENSEZ QUE LE SENEGAL AVAIT LES MOYENS D’ALLER LOIN…
Absolument. Et je reviens au problème du management de l’équipe il y avait des choix et des calculs à faire, malheureusement
JUSTEMENT POUR EXPLIQUER LES CHOIX TACTIQUES DU SENEGAL POUR CE MATCH LA ON A ENTENDU LE DTN MAYACINE MAR UTILISER LE PRONOM PERSONNEL IL…
Au singulier ou au pluriel ?
IL FAISAIT FACE A NOS CONFRERES DE LA RTS, IL PARLAIT DE CISSE COMME S’IL N’ETAIT PAS CONCERNE…
Vous avez regardé la coupe du monde, est ce que vous avez une fois vu le directeur technique de la France ? Certainement non… Le DTN est proposé par la fédération et c’est l’Etat qui le nomme ; Son rôle fondamental c’est le développement du football, s’il a des compétences pour aider l’équipe oui ça ne gêne pas, mais il n’est pas comptable des résultats. C’est le coach qui doit répondre de ses choix. Si j’étais le Directeur Technique National, je ne serais pas aussi omniprésent. Le rôle fondamental du directeur technique est contenu dans un programme de développement du football sur l’ensemble du territoire national avec des directions régionales. S’il ne vient pas s’asseoir sur le banc de touche,il ne commet pas de faute, s’il ne participe pas à l’entrainement, il ne fait pas de faute, non plus, parce que ce n’est pas sa mission fondamentale . Maintenant s’il prend la décision de s’assoir sur le banc et participe à l’entrainement, on dira bien entendu qu’il fait partie du staff et de ce point de vue, il sera toujours indéxé.il n’aurait jamais dû être cité parce que sa mission est dans la permanence et donc dans le développement total et global. Maintenant, il peut avoir son mot à dire, surtout dans les orientations, il peut discuter avec le staff mails il n’est pas décideur. Seul l’entraineur est décideur. Mais malheureusement il y a souvent des confusions à ce niveau, parce qu’à chaque fois qu’il se passera quelque chose et qui concernera le staff les gens se demanderont pourquoi il n’a pas réagi, pourquoi il n’a pas fait ceci ou cela, alors que ces choses-là ne rentrent pas dans ses prérogatives. Il peut avoir un rôle de conseiller pas plus. Voilà le problème avec ce poste-là. Au Sénégal, chaque fois que quelqu’un est nommé Directeur technique la première chose qu’il va faire c’est d’avoir une visibilité, d’être au premier plan évidemment s’il se passe quelque chose il ne peut échapper à la critique. La France nous a donné un exemple sur cette question. A la coupe du monde, on ne voyait jamais le directeur technique du football français. Je suis persuadé que bon nombre de supporters ne connaissent même son nom (Ndlr Hubert Fournier)
Mais le président de la fédération française de football ( Ndlr Noel Le Graet) lui on le voyait, parce qu’il ne pouvait manquer d’être visible, normal, c’est lui le patron du football français. Mais quand on te confine à un rôle bien défini et que tu passes outre en faisant autre chose, si on te cite dans des histoires d’argent, en t’accusant d’avoir reçu 30 Millions par-ci, ou 20 Millions de francs par-là, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même

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