Souleymane Téliko Président de l’UMS- L’ancien magistrat Ibrahima Déme laisse derrière lui, des collègues qui sont et resteront toujours debout

La démission détonante de l’avocat général Ibrahima Dème ne laisse personne indifférent. Ses collègues magistrats surtout. L’Union des magistrats sénégalais au premier rang. Réagissant à cette démission, le président de l’Ums loue les qualités de son désormais ex collègue et estime que son départ est une véritable perte pour la justice. Souleymane Téliko est d’avis cependant, qu’Ibrahima Déme a décidé de s’en aller, mais qu’il laisse derrière lui des collègues qui sont et resteront toujours debout et déterminés à faire bouger les lignes pour l’indépendance de la justice.

Président, quelles appréciations faites-vous de la démission fracassante d’Ibrahima Dème ?

Permettez-moi d’abord de préciser que l’Ums n’a pas été avisée et que nous avons été informés par voie de presse, en même temps que les autres. Monsieur Hamidou Dème est un magistrat sérieux, compétent et très engagé. Compte tenu de ses qualités, tant professionnelles qu’humaines, son départ est une véritable perte pour la justice. Il a fait un choix de vie en décidant de tourner la page de la justice pour en ouvrir une autre. Nous respectons ce choix.

Dans sa lettre rendue publique, le démissionnaire parle d’une crise sans précédent de la justice qui a perdu de sa crédibilité et son autorité. Etes-vous d’accord avec ce diagnostic et cette forme de lutte pour l’indépendance de la justice ?

Je crois que vous nous avez plusieurs fois entendus répéter qu’au Sénégal, l’indépendance de la justice est loin d’être une réalité. Mais quand on est en face d’un problème d’une telle nature structurelle, on a le choix entre deux attitudes : partir ou rester, en menant le combat de l’intérieur. Notre collègue Dème a choisi la première option. C’est son droit. D’autres, très nombreux, ont fait le choix de rester et de mener le combat de l’intérieur. M. Dème part en laissant derrière lui, une justice qui est certes confrontée à un sérieux problème d’indépendance. Mais il laisse aussi derrière lui, des collègues, des frères et sœurs qui sont et resteront toujours debout et déterminés à faire bouger les lignes.

Etes-vous optimiste ? Cette démission ne sape-t-elle pas le moral de tous ces magistrats qui portent le combat de leur indépendance ?

Je pars du postulat qu’il n’y a pas de problème qui ne puisse être résolu, ni de situation qui ne puisse être dépassée. Quand on est armé de courage et de persévérance, on peut venir à bout de toute difficulté. A titre d’illustration, on peut citer le cas des consultations à domicile. En 2016, Dème a préféré démissionner du CSM à cause, entre autres, du recours abusif à cette pratique. D’autres ont préféré rester au sein du Conseil pour en améliorer le fonctionnement. Aujourd’hui, cela a porté ses fruits et on n’a presque plus recours à cette pratique. Si nous avons gagné la bataille de la consultation à domicile, nous pouvons aussi gagner celle de l’indépendance. Je sais que les collègues, dans leur écrasante majorité, sont optimistes et plus que jamais engagés pour l’indépendance de la justice.

A l’occasion de votre dernier colloque, les magistrats, dans leur écrasante majorité, ont fait des recommandations très ambitieuses. Certains estiment que l’autorité semble ne pas être intéressée par vos conclusions, pour avoir mis en place un autre comité de réflexion sur la même question…

D’abord, la mise sur pied du comité, qui fait suite au colloque tenu par l’Ums, est la preuve que nos efforts n’ont pas été vains et que l’autorité a pris conscience de la nécessité d’en tenir compte. Ensuite, je peux vous dire que le comité, qui avait un délai d’un mois pour mener ses travaux, a terminé ses réflexions et en est actuellement à la rédaction du rapport. Pour des raisons évidentes, je ne peux révéler ici le contenu de nos délibérations, mais je peux vous dire, d’ores et déjà, que les conclusions auxquelles ce comité est arrivé, sont, à l’instar de celles de l’Ums, très ambitieuses. Le fait que le comité, composé principalement de la hiérarchie judiciaire, puisse en arriver à de tels résultats, est la preuve que quelque chose est en train de bouger, même si l’on n’en est encore qu’au stade des propositions. Je crois savoir que le président du comité, Monsieur le professeur Jacob Ndiaye, va bientôt organiser la remise du rapport et vous en saurez alors, davantage.

Justement, de quelle alternative disposez-vous, au cas où vos recommandations seraient foulées au pied par l’Exécutif ?

Je considère, jusqu’à preuve du contraire, que si l’autorité a décidé de mettre sur pied un comité pour se pencher sur les questions agitées par l’Ums, c’est pour passer à la phase de mise en œuvre. En tout état de cause, le moment est proche où nous saurons ce qu’il en est réellement. Nous sommes déterminés à réaliser nos objectifs et le moment venu, nous aviserons dans l’optique de défendre la cause de la justice.

Récemment, on a eu vent de certaines difficultés lors de l’installation du Tribunal de grande instance (Tgi) de Pikine. Qu’en pense l’Ums ?

Nous estimons qu’autant il faut se féliciter de la décision de procéder à la mise en œuvre de la nouvelle carte judiciaire, autant il faut déplorer les conditions dans lesquelles cette installation est en train de se faire.

C’est-à-dire…

Il n’y a pas suffisamment de bureaux pour les magistrats, encore moins pour le reste du personnel. Dans ce site, on avait deux juridictions, en l’occurrence les Tribunaux d’instance de Pikine et Guédiawaye qui fonctionnaient plus ou moins correctement. Actuellement, on se retrouve avec trois juridictions (les deux Tribunaux d’instance et le Tribunal de grande instance de Pikine-Guèdiawaye) dont aucune ne fonctionne correctement. Avec tous les désagréments que subissent, non seulement les membres du personnel judiciaire, mais aussi et surtout les justiciables et les avocats.

Quelle solution préconisez-vous ?

L’objectif recherché à travers la mise en œuvre de la carte judiciaire, c’est d’améliorer le service public de la justice. Par conséquent, on doit veiller à ce que l’installation se fasse dans des conditions qui préservent le bon fonctionnement du service public, ainsi que l’image et la dignité de la justice. A notre avis, la solution est de conventionner un immeuble et d’y loger le personnel du TGI, en attendant que les travaux de construction de nouveaux bureaux soient achevés. Persister à vouloir installer trois juridictions dans ce réduit ne mènera qu’à une impasse.

Source Igfm