Sexisme dans la tech : le début du changement ?

Depuis la démission forcée du Pdg et cofondateur d’Uber, Travis Kalanick, les langues se délient pour dénoncer le sexisme dans le milieu très masculin de la high tech. Plusieurs initiatives – formations aux investisseurs, listes noires se lancent.
Les vannes sont ouvertes. Depuis quelques mois, et encore plus depuis la démission forcée du cofondateur et Pdg d’Uber, Travis Kalanick, les femmes osent dénoncer haut et fort le sexisme quotidien qu’elles subissent dans le monde hyper-masculin de la high tech, où 90% des startups sont dirigées par des hommes.
Ces révélations n’ont surpris personne car la révolte couve depuis plusieurs années. Depuis 2012, tous les géants de la Silicon Valley, ou presque, ont été pointés du doigt pour des pratiques discriminantes à l’égard des femmes et/ou des minorités ethniques. Certains ont même fait l’objet de poursuites judiciaires, que ce soit à l’initiative du ministère américain du Travail (Google, Oracle), d’employées elles-mêmes (Facebook, le fonds d’investissement Kleiner Perkins Caufield & Byers), et même d’actions collectives, à l’image de Twitter, Qualcomm ou encore Microsoft.
Effet domino
Mais c’est avec la démission de Travis Kalanick, imposée par le conseil d’administration d’Uber, que se met enfin à souffler un vent de changement dans la Silicon Valley. Pour la première fois, ces accusations ont été suivies de conséquences massives : le départ forcé, en quelques mois, du patron de la plus importante licorne au monde, valorisée 68 milliards de dollars.
La sonnette d’alarme a été tirée par le témoignage, en février et sur son propre blog, d’une ancienne ingénieure d’Uber, Susan J. Fowler. Dans un long texte, la jeune femme décrit le harcèlement sexuel quasi-quotidien et l’inaction des ressources humaines, fruit d’une culture d’entreprise axée sur la compétitivité et l’intimidation, reflet de la propre stratégie de conquête agressive d’Uber partout dans le monde.
Ce témoignage a délié les langues. Plusieurs fondatrices de startups ont dénoncé les comportements déplacés des investisseurs Dave McClure (500 Startups), Justin Caldbeck et Jonathan Teo (Binary Capital) ainsi que Chris Sacca (Lowercase Capital), pourtant très réputés dans la Silicon Valley. Les trois premiers ont publié des excuses puis présenté leur démission, tandis que Chris Sacca a annoncé son retrait du monde de l’investissement en avril dernier.
Les révélations se multiplient aussi dans les grandes entreprises : plusieurs ingénieures de Tesla, le constructeur de véhicules électriques d’Elon Musk, ont expliqué le 5 juillet à quel point l’entreprise ressemble à « une zone de prédateurs ». Il s’agissait d’apporter leur soutien à AJ Vandermeyden, une ingénieure renvoyée il y a quelques mois, après avoir dénoncé le harcèlement sexuel et la discrimination salariale chez Tesla.
Une « liste noire » d’investisseurs
Alors que jusqu’à présent, les scandales autour du sexisme et du racisme dans la tech trouvaient peu d’écho, certains acteurs de la tech américaine ont décidé de s’attaquer de front au problème.
Ainsi, l’accélérateur de startups Y Combinator, qui tente de recruter davantage de femmes entrepreneures, a mis en place une « liste noire d’investisseurs ».
« Les investisseurs savent que si on entend des histoires de comportements déplacés de la part de nos fondatrices, ils sont hors du réseau », explique Kat Manalac, une « partner » de l’entreprise.
Le site TechCrunch, la bible de la tech outre-Atlantique, propose même « de faire un pas de plus » en créant une « liste noire de la Silicon Valley ». « Depuis quelques semaines, plusieurs firmes et investisseurs nous ont fait part de leur intérêt pour créer un répertoire commun », explique le site.
D’autres, à l’image d’Alicia Burt, directrice de la diversité et de l’inclusion de la startup Square, veulent pousser ceux qui financent les firmes de capital-risque, les fameux « LP », à leur imposer des règles strictes de non-discrimination et à mettre en place des formations pour responsabiliser les investisseurs.
Un problème de « pipeline »
Il faudra aussi, et surtout, que tout l’écosystème accélère l’intégration des femmes et des minorités, pour que la tech ne reste pas comme l’un des secteurs les moins paritaires. Les géants comme Google, Apple, Facebook et Microsoft dépensent plusieurs dizaines de millions de dollars tous les ans (150 millions pour Google) pour promouvoir la diversité.
Mais celle-ci progresse à vitesse d’escargot dans leurs effectifs. La faute, selon eux, à un problème de « pipeline » (tuyau), c’est-à-dire une carence de femmes et de candidats de la diversité dans les filières tech, notamment les ingénieurs.