Économie mondiale : la reprise est-elle durable ?

Les dernières projections des institutions financières confirment un véritable regain de l’économie mondiale à prévoir pour 2018. La croissance s’étend à l’ensemble des régions du monde, les indices boursiers battent des records et la confiance des entrepreneurs et des consommateurs est au beau fixe. Pour autant, la fragilité de cette reprise est régulièrement soulignée par les économistes qui redoutent que la croissance soit plombée dès 2019 par une économie mondiale très endettée et une finance internationale trop vulnérable

Les indicateurs économiques mondiaux passent tous au vert les uns après les autres. D’après les dernières prévisions de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la croissance mondiale devrait s’élever à 3,6% en 2017 et à 3,7% en 2018, avant de revenir à 3,6% un an plus tard dans ses premières estimations pour 2019. Les experts soulignent que les moteurs de la reprise ont pour la plupart redémarré, qu’il s’agisse du commerce mondial, de l’investissement des entreprises ou des créations d’emplois. De son côté, l’inflation devrait rester modérée d’après les prévisionnistes, même si elle s’oriente à la hausse en raison notamment des récentes augmentations du prix du pétrole.

L’autre bonne nouvelle est que « le redressement est de plus en plus synchronisé entre les pays ». L’amélioration de la croissance du Produit intérieur brut (PIB) concernerait aussi bien les économies avancées que les pays émergents.

« L’accélération de la croissance a concerné près des trois quarts des pays du monde et n’avait jamais été aussi généralisée depuis 2010 », ajoute le Fonds monétaire international (FMI).

Dans les pays développés, les économistes de l’organisation internationale notent que plusieurs facteurs devraient favoriser cette croissance. Des politiques macroéconomiques accompagnant l’activité, des améliorations régulières sur le marché du travail et des conditions financières favorables au crédit devraient aider à soutenir la demande.

Sur l’ensemble des pays développés, la zone euro est le symbole de cette reprise. Elle devrait afficher une croissance de 2,4% en 2017, supérieure à celle des États-Unis, prévue à 2,1% et au même niveau en 2018. L’activité pourrait légèrement ralentir au cours du second semestre 2018 (2,2% attendus), même si elle doit rester « bien orientée » – selon les prévisions de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) – pour tomber à 1,9% en 2019. L’Allemagne resterait le moteur de la croissance en Europe. L’économie de nos voisins devrait croître au rythme de 2,5% en 2017, 2,3% en 2018 et 1,9% en 2019. Par ailleurs, le taux de chômage en Allemagne a atteint son plus bas niveau depuis la réunification (5,7% de la population active) selon de récents chiffres de l’Agence fédérale pour l’emploi.

Au Royaume-Uni, les perspectives économiques sont beaucoup plus incertaines. Le ralentissement de la croissance devrait se poursuivre en 2018, en raison du flou relatif à l’issue des négociations entre l’UE et le Royaume-Uni et de l’impact de l’inflation sur le pouvoir d’achat des Britanniques. Dans ce contexte, l’OCDE prévoit que la croissance du PIB devrait s’établir à 1,5% cette année, 1,2% en 2018 et 1,1 % en 2019. Outre-Atlantique, les incertitudes règnent également sur la politique économique de Donald Trump. Malgré tout, l’organisation internationale anticipe une croissance à 2,2% en 2017, qui atteindrait 2,5% en 2018 avant de redescendre à 2,1% en 2019. Enfin, au Japon la croissance devrait s’élever à 1,5% en 2017, soutenue par le raffermissement des échanges commerciaux et par la relance budgétaire. Elle devrait rester proche de 1% en 2018 et en 2019 « sous l’effet de la reprise de l’assainissement budgétaire et de l’accélération du déclin de la population en âge de travailler ».

Dans les économies émergentes, le redressement des investissements devrait alimenter la croissance en Inde et dans les économies dynamiques d’Asie en 2018-2019. La reprise devrait se poursuivre au Brésil et en Russie, grâce notamment à une hausse du cours de matières premières et à une politique monétaire plus accommodante. Du côté de la Chine, les prévisionnistes demeurent prudents. Si la croissance s’est accélérée en 2017, les économistes du château de la Muette [siège de l’OCDE à Paris, ndlr]précisent qu’elle devrait mollir en raison d’une baisse des exportations. Pour cette année, les investissements dans les infrastructures, qui ont dopé la reprise, devraient rester élevés.

Quand les banques centrales jouent les équilibristes

Cette reprise de la croissance mondiale s’accompagne d’une reprise de l’emploi dans les économies avancées. Le chômage est au plus bas depuis 2000 aux États-Unis (4,1%) et a sérieusement emprunté la voie de la décrue en zone euro (8,8%). De quoi inciter les banques centrales à mettre un terme aux mesures exceptionnelles de soutien à l’économie, qu’elles avaient mises en place après la crise financière. À ce titre, l’année 2017 a été marquée par trois hausses des taux et l’amorce de la réduction de son bilan du côté de la Réserve fédérale américaine (Fed), quand la BCE a annoncé la baisse de moitié de ses rachats de dette, passant dès le 1er janvier 2018 à 30 milliards d’euros par mois jusqu’en septembre au plus tôt.

La voie vers la normalisation des politiques monétaires est sérieusement ouverte, mais la prudence est de rigueur chez les gouverneurs. Car malgré une économie qui se redresse enfin, les prix demeurent à des niveaux insatisfaisants par rapport à l’objectif des banques centrales : une inflation inférieure à, mais proche de 2%. Ubérisation, vieillissement de la population et développement de l’emploi précaire freinent la croissance des salaires et empêchent les prix de remonter aussi vite qu’attendu. Il est donc trop tôt pour cesser de soutenir l’économie, mais poursuivre serait risquer la surchauffe.

Dans ce contexte, les institutions monétaires jouent un numéro d’équilibriste. Le retour à la normale se fait pas à pas. La Fed augmente ses taux par tranches de 25 points de base, et la BCE ne remontera pas les siens avant 2019. Même la Banque d’Angleterre a choisi la parcimonie dans sa remontée des taux, alors que l’effondrement de la livre sterling aurait pu inciter à un effort plus conséquent.

Pour sa part, Francfort maintient un horizon flou, afin de garder la main en cas de turbulences. Pour mémoire, la poussée de l’euro à la fin de l’été avait mis sous pression le président Draghi et les membres du Conseil des gouverneurs, reportant au mois d’octobre l’annonce de la prolongation des rachats de dettes, sans impliquer de grands mouvements sur les marchés.

Les mésaventures de la Réserve fédérale en 2013 ont vacciné les responsables des banques centrales, qui depuis ont fait le choix de la pédagogie à travers la forward guidance(ou « communication avancée », en français) pour préparer les investisseurs aux changements de politique monétaire. Cette stratégie devrait perdurer en 2018. Mario Draghi, dont le mandat court jusqu’en octobre 2019, a martelé qu’il fallait faire preuve de « persévérance » dans la politique menée. Outre-Atlantique, Jerome Powell, qui succédera à Janet Yellen en février à la tête de la Fed, devrait continuer l’oeuvre de son prédécesseur.

Un choix qui ne fait pas l’unanimité dans le monde de la finance. Ces politiques de soutien à l’économie ont fait chuter les taux, en particulier sur le marché des dettes souveraines, ce qui, certes, rend l’endettement moins coûteux pour les États, mais incite les investisseurs à se reporter sur d’autres marchés, avec des rendements plus élevés, mais surtout bien plus risqués… De plus en plus d’acteurs de la finance crient aux bulles et appellent les banques centrales à accélérer la marche.

L’endettement des émergents

Malgré tous ces signes encourageants de reprise généralisée, plusieurs facteurs d’incertitude pourraient plomber la croissance dans les années à venir. Catherine Mann, responsable des études économiques de l’OCDE, reste pour le moins mesurée :

« L’économie mondiale est en petite forme, et un risque de turbulences financières existe. […] Nous devons nous garder de tout excès d’optimisme et nous ne pouvons pas nous permettre de penser que l’économie va aujourd’hui aussi bien qu’il lui est possible d’aller : les générations futures ont le droit d’exiger mieux. »

L’un des points régulièrement soulevé par les institutions internationales est l’existence de vulnérabilités dues à l’endettement très élevé des pays émergents. La dette des ménages et des entreprises en Chine est régulièrement pointée par la Banque des règlements internationaux (BRI), qui s’inquiète des risques bancaires relatifs à ces niveaux d’endettement. Plusieurs experts ont notamment mis en garde contre le risque d’une multiplication de défauts de paiement en cascade sur des prêts bancaires ou des obligations d’entreprises non honorées. Le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, a notamment mis l’accent sur les entreprises « zombies », qui survivent en se finançant avec de l’argent pas cher, mais qui pourraient se retrouver en grande difficulté si les taux remontent. Au niveau mondial, la BRI a signalé que la dette était passée de 225% du PIB avant la crise des subprimes aux États-Unis à environ 330% du PIB aujourd’hui. Dix ans après, le spectre d’une bulle financière fait de nouveau son apparition en ce début d’année 2018.

Les risques géopolitiques

Outre le poids de l’endettement du secteur privé dans la reprise, de nombreuses inquiétudes relatives aux tensions sur la scène internationale pourraient avoir des conséquences sur l’économie mondiale et les marchés financiers. Du côté de l’Asie, le développement des programmes nucléaire et balistique de la Corée du Nord est particulièrement surveillé par la communauté internationale. Même si le régime fait régulièrement l’objet de sanctions, il poursuit ses essais avec des missiles à la portée toujours plus importante. Face à la montée des menaces, la communauté internationale se retrouve dans une impasse qui risque de durer encore plusieurs années si les grandes puissances internationales ne s’entendent pas sur une position commune pour répondre aux provocations du régime de Pyongyang. D’autres pays, comme l’Iran ou le Venezuela, où l’instabilité grandit au fil des mois, pourraient également contribuer à éroder la confiance des investisseurs et des marchés financiers au niveau mondial.

En Europe, beaucoup d’incertitudes subsistent sur l’impact que pourrait avoir le Brexit sur l’économie de l’UE à 27. Le processus de négociations, qui doit être finalisé avant mars 2019, promet encore des pourparlers tendus en 2018 entre le négociateur en chef de l’Union européenne, le Français Michel Barnier, et le ministre britannique du Brexit David Davis. Après avoir signé un premier accord au début du mois de décembre dernier sur les modalités du divorce, les prochaines discussions doivent porter sur le dossier explosif de leurs futures relations commerciales.

En Allemagne, les doutes subsistent également sur la possibilité d’une coalition entre les conservateurs (CDU) d’Angela Merkel et les sociaux-démocrates (SPD) de Martin Schulz. En cas d’échec, de nouvelles élections devront être organisées et l’avenir politique de l’actuelle chancelière pourrait être compromis. En Italie, la confusion règne aussi à l’approche des élections législatives de mars. Le nouveau mode de scrutin, intégrant une forte dose de proportionnelle, devrait empêcher l’installation d’une majorité claire au Parlement et favoriser l’émergence du Mouvement 5 étoiles, organisation populiste fondée par Beppe Grillo, ou la montée de la Ligue du Nord et de Fratelli d’Italia. Cette possibilité inquiète déjà les milieux économiques et financiers européens. Bien que la conjoncture économique mondiale semble dans un cycle favorable, les risques d’instabilité demeurent présents à l’échelle d’une planète bien vulnérable.

Source Latribune